Par Lokombe Nkalulu, RĆ©dacteur en chef dāAfriquāEurope Magazine
Lors de la récente foire économique et entrepreneuriale réunissant investisseurs, membres de la diaspora, décideurs publics et acteurs du développement, Thierry Mbulamoko a livré une intervention remarquée, à la fois pédagogique, engagée et profondément ancrée dans les enjeux de gouvernance économique du continent africain.
Prenant la parole devant un auditoire composĆ© notamment de reprĆ©sentants diplomatiques, de parlementaires, dāentrepreneurs et de responsables institutionnels, lāexpert en gouvernance et membre du Groupe de haut niveau de lāUnion africaine sur les flux financiers illicites et le recouvrement des avoirs volĆ©s a dāabord tenu Ć saluer lāexcellence de lāorganisation de lāĆ©vĆ©nement.

Ā« Hier soir, jāai parcouru les stands en observateur. Jāai pu constater la qualitĆ© remarquable de lāorganisation. Je tiens Ć adresser mes sincĆØres fĆ©licitations au comitĆ© organisateur ainsi quāĆ la promotrice de cette initiative, Anne Mbeng Ā», a-t-il dĆ©clarĆ© sous les applaudissements de lāassistance.
Le seau percƩ : une mƩtaphore pour comprendre les dƩfis africains
Pour illustrer son propos, Thierry Mbulamoko a invité son auditoire à un exercice de visualisation simple mais révélateur.
Ā« Imaginez un seau percĆ© de plusieurs trous. Vous essayez de le remplir dāeau, mais celle-ci sāĆ©chappe continuellement. Peu importe les efforts dĆ©ployĆ©s, le rĆ©sultat demeure insuffisant tant que les fuites ne sont pas colmatĆ©es Ā», a-t-il expliquĆ©.

Cette image symbolise, selon lui, la situation Ć©conomique du continent africain face aux flux financiers illicites qui privent chaque annĆ©e les Ćtats africains de ressources considĆ©rables.
Ā« LāAfrique ne manque ni de ressources, ni de talents, ni dāopportunitĆ©s. Le vĆ©ritable dĆ©fi rĆ©side dans notre capacitĆ© Ć prĆ©server et Ć valoriser les richesses que nous produisons Ā», a-t-il soulignĆ©.
La diaspora, premier financeur du continent
Sāappuyant sur des donnĆ©es rĆ©centes, lāexpert a rappelĆ© que lāaide publique au dĆ©veloppement destinĆ©e Ć lāAfrique reprĆ©sentait environ 50 milliards de dollars en 2024.
Dans le mĆŖme temps, les transferts financiers effectuĆ©s par la diaspora africaine ont atteint prĆØs de 104 milliards de dollars, soit plus du double de lāaide internationale.
Cependant, ces efforts sont largement contrebalancés par les pertes liées aux flux financiers illicites, estimées à près de 90 milliards de dollars par an.
Ā« Ces chiffres dĆ©montrent que la diaspora constitue aujourdāhui lāun des principaux moteurs du financement du dĆ©veloppement africain. Son rĆ“le est stratĆ©gique et sa voix doit ĆŖtre entendue Ā», a affirmĆ© Thierry Mbulamoko.
Les causes dāune hĆ©morragie financiĆØre persistante
Lāintervenant a identifiĆ© plusieurs facteurs favorisant cette fuite massive de capitaux.
Parmi eux figurent notamment la fausse facturation commerciale, la sous-Ć©valuation des exportations, les mĆ©canismes de blanchiment dāargent dans certains secteurs Ć©conomiques, particuliĆØrement lāimmobilier, ainsi que les phĆ©nomĆØnes de corruption transfrontaliĆØre.
Fort de son expĆ©rience dans la lutte contre la corruption en RĆ©publique dĆ©mocratique du Congo et de son implication au sein des instances africaines, il a Ć©voquĆ© des pratiques qui continuent dāaffaiblir les Ć©conomies nationales et de compromettre les perspectives de dĆ©veloppement durable.
« La corruption demeure une gangrène qui freine la croissance, décourage les investissements et érode la confiance des citoyens », a-t-il regretté.
SĆ©curiser lāinvestissement avant dāinvestir
Sāadressant particuliĆØrement aux membres de la diaspora dĆ©sireux dāinvestir sur le continent, Thierry Mbulamoko a insistĆ© sur lāimportance de la vigilance et de la bonne gouvernance.
Selon lui, la rentabilitĆ© dāun projet ne peut ĆŖtre dissociĆ©e de la sĆ©curitĆ© juridique et institutionnelle qui lāentoure.
Ā« Si un Ćtat nāest pas capable de colmater les fuites qui affectent son systĆØme Ć©conomique, comment garantir la protection durable des investissements qui y sont rĆ©alisĆ©s ? Ā» a-t-il interrogĆ©.
Pour rĆ©pondre Ć cette prĆ©occupation, il a proposĆ© une grille dāanalyse destinĆ©e aux investisseurs de la diaspora, fondĆ©e sur cinq critĆØres essentiels :
La sƩcurisation des droits et des titres de propriƩtƩ ;
Lāidentification claire des bĆ©nĆ©ficiaires effectifs des projets ;
La traçabilité complète des flux financiers ;
Lāexistence dāun contrĆ“le indĆ©pendant et transparent ;
La disponibilitƩ de recours juridiques efficaces en cas de litige.
Cette dĆ©marche vise Ć instaurer ce quāil qualifie de Ā« standard dāinvestissement de la diaspora Ā», permettant de rĆ©duire les risques tout en renforƧant lāimpact positif des investissements sur le dĆ©veloppement local.
Une vision portĆ©e par lāUnion africaine
Thierry Mbulamoko a Ć©galement rappelĆ© lāexistence de la Position commune africaine sur le recouvrement des avoirs et la lutte contre les flux financiers illicites (CAPAR), adoptĆ©e par les chefs dāĆtat et de gouvernement de lāUnion africaine.
Cet instrument politique vise Ć renforcer la coopĆ©ration entre les Ćtats africains, amĆ©liorer la transparence financiĆØre et favoriser le retour des ressources dĆ©tournĆ©es hors du continent.
Il a notamment ƩvoquƩ le rapport continental auquel il a contribuƩ, documentant les pertes Ʃconomiques enregistrƩes dans plusieurs pays africains, dont la RƩpublique dƩmocratique du Congo, le SƩnƩgal et le Nigeria.
Ā« Ćtre Ć la table et non au menu Ā»
Dans la conclusion de son intervention, Thierry Mbulamoko a repris une formule forte prononcĆ©e par lāun des parrains de lāĆ©vĆ©nement, Henri N’Douzi :
Ā« Soit nous sommes Ć la table, soit nous sommes le menu. Ā»
Une phrase qui rĆ©sume lāesprit de son message : la diaspora africaine ne doit plus ĆŖtre un simple observateur des transformations du continent, mais un acteur stratĆ©gique capable dāinfluencer les rĆØgles de gouvernance, dāexiger davantage de transparence et de participer activement Ć la construction dāune Afrique prospĆØre et souveraine.
Au-delĆ des chiffres et des mĆ©canismes techniques, son intervention aura surtout rappelĆ© une conviction essentielle : lāavenir Ć©conomique du continent dĆ©pend autant de sa capacitĆ© Ć attirer les investissements que de sa volontĆ© de protĆ©ger et de valoriser les ressources quāil possĆØde dĆ©jĆ .
Un plaidoyer lucide, portĆ© par une vision ambitieuse dāune Afrique qui ne se vide plus de ses richesses, mais qui les transforme en leviers durables de dĆ©veloppement.
