Le magazine Afriqu’Europe a l’honneur de présenter à ses lecteurs et spectateurs un entretien exclusif avec Philippe Detheux, Directeur de la Chambre de Commerce et d’Industrie Belgique-Vietnam (CCIBV) et acteur engagé de la vie publique et économique belge, afin de recueillir son regard sur les enjeux économiques, institutionnels et culturels de la Guinée dans un contexte de transformation et de perspectives nouvelles.
1. Agriculture et souveraineté alimentaire
Afriqu’Europe : La Guinée dispose d’importantes potentialités agricoles et d’une population majoritairement active dans ce secteur. Pourtant, le pays demeure encore dépendant de certaines importations alimentaires, notamment du riz asiatique. Selon vous, quelles initiatives concrètes et quels modèles de coopération pourraient contribuer à renforcer durablement la souveraineté alimentaire du pays ?
Philippe Detheux : Il convient tout d’abord de rappeler que le principe de la souveraineté alimentaire est historique et universel : il a constitué le socle même de la construction de l’Union européenne à ses débuts, notamment à travers la Politique Agricole Commune (PAC). Aujourd’hui, face aux tensions et aux crises qui secouent le commerce mondial, cet enjeu redevient le centre absolu de l’attention internationale. Il est donc particulièrement sain et stratégique que la Guinée se saisisse pleinement de cette question pour son propre avenir.
Pour y parvenir, une réflexion sur les modalités de financement de ce secteur apparaît nécessaire. Une financiarisation excessive de l’économie entraîne souvent une déconnexion vis-à-vis des besoins réels et quotidiens despopulations locales.
C’est pourquoi, à la Chambre de Commerce et d’Industrie Belgique-Vietnam (CCIBV), nous suggérons plutôt d’explorer la voie de partenariats ciblés sous forme de coentreprises (joint-ventures). L’histoire économique récente nous montre que ce modèle a fait ses preuves : c’est précisément par ce type d’alliances stratégiques que des pays d’Asie du Sud-Est, comme le Vietnam, ont orchestré leur remarquable transition agricole pour passer du statut d’importateurs à celui d’acteurs majeurs de la sécurité alimentaire globale. L’Europe a elle-même soutenu sa transition agricole grâce à des coopérations techniques et scientifiques partagées. La Belgique, par ses instituts agronomiques, a été un acteur clé de ce maillage.
Dans ce schéma, le pays d’accueil apporte le foncier, la main-d’œuvre, les infrastructures de base et le cadre réglementaire, tandis que le partenaire extérieur met à disposition ses scientifiques, ses instituts de recherche et son expertise technique. Cette approche collaborative permet d’accompagner sereinement le projet jusqu’au stade de la production et de la commercialisation, en mettant l’accent sur le transfert de savoir-faire, le développement des compétences locales et le partage de la valeur.
2. Économie et perspectives de croissance
Afriqu’Europe : À la lumière des réformes institutionnelles et économiques engagées ces dernières années, plusieurs indicateurs semblent témoigner d’une évolution encourageante du climat économique. Peut-on, selon vous, envisager une nouvelle dynamique de croissance durable pour la Guinée, et quels en seraient les principaux leviers ?
Philippe Detheux : Absolument, les signaux économiques actuels invitent à un optimisme raisonné. Nous avons d’ailleurs noté qu’en mars 2026, l’agence Standard & Poor’s a rehaussé la perspective de la notation souveraine de la Guinée de « Stable » à « Positive ».
Pour l’année en cours, les prévisions de croissance sont extrêmement encourageantes et devraient dépasser la barre des 8 %, portées en grande partie par le dynamisme du secteur minier et la flambée des cours de l’or. Le travail législatif est reconnu comme intense, sérieux et méthodique. Pour que cette croissance soit durable, il faut poursuivre sur le chemin d’une grande sécurité juridique, d’un tissu économique local solideet d’une appropriation populaire. C’est précisément l’enjeu de la mise en cohérence des réformes actuelles : elles doivent à la fois sécuriser le climat des affaires pour les partenaires internationaux et garantir des retombées concrètes pour le quotidien des populations. C’est tout le bien que nous souhaitons à la Guinée.
3. Projet Simandou : levier stratégique pour le développement
Afriqu’Europe : Le projet Simandou est souvent présenté comme un projet structurant à fort potentiel pour l’économie guinéenne, associant exploitation minière et développement d’infrastructures majeures. Comment faire en sorte que ce projet puisse constituer un véritable moteur de développement inclusif et bénéficier concrètement à l’ensemble des populations ?
Philippe Detheux : Le projet Simandou est une aventure industrielle monumentale dont les prémisses remontent à 1997. Après avoir traversé de nombreuses péripéties, ce méga-projet est entré dans une phase historique avec sa cérémonie de mise en exploitation en novembre 2025. Ce qui rend Simandou unique, ce n’est pas seulement qu’il s’agit du plus grand gisement de fer inexploité au monde, c’est son approche intégrée : l’exploitation minière est indissociable de la construction d’un chemin de fer de 650 km — qui va désenclaver des régions entières — et d’un port en eau profonde.
Le gouvernement guinéen qualifie à juste titre ce projet de « pont vers la prospérité ». Selon les projections officielles du programme étatique Simandou 2040, lorsque l’exploitation aura atteint sa vitesse de croisière, les recettes publiques directes s’élèveraient entre 1 et 2 milliards de dollars annuellement. Sur le plan structurel, si la Guinée maintient le cap de ses réformes et veille à leur exécution rigoureuse, cette manne financière exceptionnelle modifiera en profondeur le paysage socio-économique, permettant un réinvestissement massif au profit direct du peuple guinéen.
4. Réformes publiques et perception internationale
Afriqu’Europe : Les autorités guinéennes mettent en avant plusieurs réformes administratives visant à moderniser l’action publique et à renforcer l’efficacité institutionnelle. Depuis une perspective internationale, estimez-vous que ces efforts contribuent à améliorer l’image et la crédibilité de la Guinée auprès des partenaires économiques et institutionnels ?
Philippe Detheux : Vu de l’international, et notamment depuis le cœur de l’Europe en Belgique, les efforts de modernisation de l’État guinéen sont scrutés avec beaucoup d’intérêt. Les réformes votées par la CNT et les actions rigoureuses du gouvernement — qu’il s’agisse du contrôle de gestion, de l’instauration d’une véritable culture de la performance ou de la formation des agents publics — ont indéniablement amélioré la perception et la crédibilité du pays auprès des partenaires institutionnels. La perception est qu’il y a un réel engagement des autorités de la transition à refonder l’État.
Cependant, il s’agit d’un processus de longue haleine. Cette dynamique de bonne gouvernance doit être activement poursuivie et sanctuarisée lors de la prochaine législature afin que ses effets soient pleinement perceptibles au quotidien par la population. Dans ce cadre, la réussite de grands projets comme Simandou représente un immense espoir : elle doit servir de catalyseur pour une meilleure redistribution des ressources et garantir un financement pérenne et accru des ministères à caractère social (santé, éducation, infrastructures de base).
5. Langues nationales et identité culturelle
Afriqu’Europe : Membre de la Francophonie, la Guinée se caractérise également par une grande richesse linguistique et culturelle. La reconnaissance des langues nationales aux côtés du français dans le cadre constitutionnel vous semble-t-elle constituer une avancée significative en faveur de l’inclusion et de la valorisation de l’identité nationale ?
Philippe Detheux : La reconnaissance des langues nationales en Guinée rappelle une réalité essentielle de notre espace francophone : c’est la diversité linguistique qui féconde et modernise le français, et non l’inverse. C’est donc une avancée historique et un acte fort de cohésion sociale pour la Guinée et la Francophonie.
L’inclusion ne peut être uniquement économique, elle doit aussi être culturelle. Permettre aux citoyennes et citoyens de se reconnaître dans les institutions à travers des langues majeures comme le pular, le malinké et le soussou, tout en conservant le français comme trait d’union international et espace de partage au sein de la Francophonie, est un modèle d’équilibre. Cela renforce l’identité nationale, favorise l’alphabétisation et consolide le pacte démocratique guinéen.
6. Mot de la fin
Afriqu’Europe : Quel message souhaiteriez-vous adresser aux lecteurs et à la diaspora africaine qui suivent avec attention l’évolution de la Guinée et du continent africain ?
Philippe Detheux : À la CCIBV, nous croyons fermement aux vertus des ponts économiques et culturels. L’Afrique traverse une période de mutations profondes, et la Guinée en est aujourd’hui l’un des laboratoires les plus fascinants.
À la diaspora africaine, je veux dire ceci : votre expertise, vos réseaux et votre double culture sont des atouts inestimables pour accompagner ces transformations. L’Europe, avec la Belgique en son cœur géographique et institutionnel, et l’Asie, forte de l’expérience de croissance d’un pays comme le Vietnam, ont beaucoup à partager avec le continent africain. Mais l’avenir de l’Afrique s’écrira d’abord par les Africains, grâce à des modèles de coopération respectueux, équitables et axés sur le transfert de compétences. Le moment est venu de bâtir ces nouvelles alliances stratégiques pour transformer le potentiel en prospérité partagée.
Propos recueillis par Lokombe Nkalulu
Rédacteur en chef du magazine Afriqu’Eu
