Une personne tient une image du président vénézuélien Nicolas Maduro alors que des partisans du gouvernement se rassemblent après une frappe américaine sur le Venezuela où le président Nicolas Maduro et son épouse, Cilia Flores, ont été capturés, à Caracas, au Venezuela, le 3 janvier 2026. REUTERS/ Gaby Oraa
Venezuela, pétrodollar et recomposition géopolitique :
les dessous d’un affrontement monétaire mondial
L’intervention américaine au Venezuela s’inscrit dans un contexte géopolitique et financier bien plus large que les justifications officielles liées à la lutte contre le narcotrafic, le terrorisme ou la défense de la démocratie. Pour de nombreux analystes, l’enjeu central réside dans la remise en cause progressive du système du pétrodollar, pilier de la domination économique américaine depuis près d’un demi-siècle.

Ce système trouve son origine dans un accord stratégique conclu en 1974 entre les États-Unis et l’Arabie saoudite, sous l’impulsion d’Henry Kissinger. En échange d’une protection militaire, Riyad s’engageait à vendre son pétrole exclusivement en dollars américains, entraînant l’ensemble du marché mondial de l’énergie dans cette logique.
Ce mécanisme a créé une demande structurelle et permanente pour le dollar, permettant aux États-Unis de financer durablement leurs déficits, leur appareil militaire et leur influence globale.
Or, le Venezuela, qui détient les plus importantes réserves prouvées de pétrole au monde — environ 303 milliards de barils — a entrepris ces dernières années une stratégie de diversification monétaire. Dès 2018, Caracas a annoncé sa volonté de réduire sa dépendance au dollar, acceptant le yuan, l’euro et le rouble pour ses ventes de pétrole, tout en développant des mécanismes de paiement alternatifs au système SWIFT. Parallèlement, le pays a manifesté son intention de rejoindre les BRICS et de renforcer ses partenariats avec la Chine, la Russie et l’Iran, acteurs majeurs de la dédollarisation mondiale.
Cette trajectoire n’est pas sans précédent. L’histoire récente montre que plusieurs dirigeants ayant tenté de remettre en cause l’hégémonie du dollar dans le commerce des hydrocarbures ont fait face à des interventions militaires ou à des changements de régime. L’Irak de Saddam Hussein, après avoir annoncé la vente de son pétrole en euros en 2000, fut envahi en 2003. La Libye de Mouammar Kadhafi, qui promouvait une monnaie africaine adossée à l’or pour les échanges pétroliers, a été renversée en 2011. Dans les deux cas, les systèmes alternatifs ont disparu avec les régimes concernés.
Aujourd’hui, le contexte international a profondément évolué. La Russie commercialise une part significative de son énergie en roubles et en yuans. La Chine a développé son propre système de paiements interbancaires, le CIPS, tandis que les BRICS travaillent à des infrastructures financières indépendantes du dollar, à l’image du projet mBridge. L’Arabie saoudite elle-même envisage désormais des règlements pétroliers en monnaies autres que le dollar.
Dans ce cadre, une éventuelle intégration du Venezuela aux BRICS, combinée à son poids énergétique, pourrait accélérer une transition monétaire mondiale déjà amorcée. Pour de nombreux pays du Sud, l’intervention américaine est perçue comme un signal clair : toute tentative de sortie du système du pétrodollar comporte des risques majeurs. Mais ce message pourrait produire l’effet inverse, en renforçant la détermination collective à réduire la dépendance au dollar afin de limiter l’exposition à ce type de pressions.
Au-delà du cas vénézuélien, cette crise révèle une fragilité croissante du système monétaire international actuel. Lorsque le maintien d’une monnaie dominante semble nécessiter l’usage de la force, la question de sa soutenabilité à long terme se pose inévitablement. L’épisode vénézuélien pourrait ainsi marquer non pas le début, mais l’une des dernières tentatives de préserver un ordre financier en pleine mutation.
L’enjeu dépasse Caracas : il concerne l’avenir même de l’architecture économique mondiale.
Par la rédaction du magazine
