Le 29 février 1996, devant la Commission parlementaire dite Commission VANGU, M. Gérard KAMANDA Wa KAMANDA, ancien Secrétaire Général adjoint de l’Organisation de l’Unité Africaine (OUA) et ancien Vice-Premier Ministre ainsi que Ministre des Affaires Étrangères du Zaïre (RDC), a livré des témoignages qui éclairent sous un jour inédit la problématique des réfugiés rwandais et les dynamiques diplomatiques de l’époque. Nous publions ici des extraits de son intervention, convaincus qu’ils offriront à nos lecteurs une meilleure compréhension de la complexité de la question rwandaise, souvent interprétée de manière simpliste ou partiale.
Addis-Abeba et la genèse de l’exode rwandais
M. KAMANDA Wa KAMANDA revient sur sa participation à une réunion à Addis-Abeba, en Éthiopie, où il affirme avoir discerné deux faits majeurs :
- L’exode des réfugiés rwandais vers le Zaïre (RDC) ne constituait que la partie visible d’un phénomène plus vaste. Selon lui, cette situation n’était pas accidentelle, mais faisait partie d’une planification structurée, dont le Zaïre semblait ignorer les détails.
- Un lobby anglo-saxon puissant, avec des ramifications au sein de l’ONU, en Allemagne, au Congrès américain, au Royaume-Uni et au Bureau de l’OUA, suivait ce dossier depuis des années.
Le Secrétaire Général de l’OUA avait même initié un rapport sur les causes profondes de l’instabilité dans la région des Grands Lacs. L’étude, développée par le professeur kenyan Mazrui, proposait de revoir les tracés des frontières étatiques en fonction des affinités ethniques, dans une optique de créer ce que M. KAMANDA décrit comme l’“Empire Hima” à l’Est de l’Afrique. Le rapport était en possession du Secrétaire Général de l’ONU, qui soutenait en partie cette analyse.
Diplomatie à Genève et la question du rapatriement
De retour du Sommet d’Addis-Abeba, M. KAMANDA fit rapport au gouvernement zaïrois et se rendit ensuite à Genève avec les résolutions du HCR concernant les réfugiés. Là, il mena une intense activité diplomatique pour convaincre Madame Ogata, Haut-Commissaire pour les réfugiés, que la solution viable pour le Rwanda résidait dans le rapatriement des réfugiés vers leur pays.
Selon ses déclarations, le Secrétaire Général de l’ONU à l’époque, Boutros Boutros-Ghali, était initialement sceptique et quitta même une réunion avant de reprendre la discussion dans son bureau, après un échange privé avec M. KAMANDA. Il aurait alors compris la position zaïroise.
Lobby pro-tutsi et implications internationales
M. KAMANDA souligne l’influence d’un lobby pro-tutsi particulièrement actif en Allemagne et ailleurs, et le rôle de certains fonctionnaires rwandais ayant travaillé auparavant pour le Zaïre dans les institutions internationales, notamment à l’ONU et au PNUD. Selon lui, ce groupe était au courant de ses démarches diplomatiques et cherchait à comprendre la position du Zaïre.
Ce lobby aurait ensuite organisé des rencontres de haut niveau, comme la réunion Mobutu-Museveni en Allemagne, et tenté d’influencer les initiatives du Centre Carter, dont l’objectif était de réunir les cinq chefs d’État de la région pour discuter du rapatriement des réfugiés. L’intervention de l’ONU et de l’OUA aurait finalement conduit à l’échec de ces assises.
Rencontres diplomatiques aux États-Unis et en Europe
Lors d’un entretien avec le Secrétaire d’État américain aux affaires africaines, Monsieur Moose, M. KAMANDA aurait évoqué la nécessité pour le Zaïre de préparer à long terme l’accueil des populations rwandaises, en dépit du maintien temporaire de la position zaïroise sur le rapatriement immédiat. Des messages similaires lui auraient été transmis lors de ses déplacements en Allemagne.
Conclusion
Les déclarations de M. Gérard KAMANDA Wa KAMANDA mettent en lumière la complexité des enjeux régionaux et internationaux liés à la crise des réfugiés rwandais et aux dynamiques de pouvoir dans la région des Grands Lacs. Elles révèlent un réseau d’intérêts transnationaux et des stratégies diplomatiques qui, selon lui, ont influencé le cours de l’histoire politique et humanitaire de la région.
Par rédaction du magazine Afriqu’Europe
