Le pape émérite, celui qui, depuis son « grand renoncement » de 2013, était communément connu en Italie comme « l’homme du monastère », n’est plus. Benoît XVI est décédé ce samedi, dans sa dernière demeure romaine, un ancien couvent niché dans les silencieux jardins de la Cité du Vatican. Il avait 95 ans et depuis des années, « il s’éteignait doucement comme une bougie », dans le silence, l’isolement et la prière.
Malgré le bleu cristallin de son regard et l’innocence, presque enfantine, d’un cœur « incapable de proférer un seul mensonge », ce pontife allemand, né en 1927 à Marktl, une petite commune en Bavière, près de la frontière autrichienne, était peu connu de l’opinion publique internationale, voire incompris par la presse et parfois même par les fidèles de l’Eglise catholique. L’ancien prélat et théologien Joseph Aloisius Ratzinger était, en effet, un homme capable d’une lumineuse sincérité mais aussi de décisions énigmatiques, voire indéchiffrables. Il incarnait, de même, une représentation conservatrice, fièrement traditionnaliste, de la foi et du rôle de l’Eglise catholiques, alors que, peut-être presque malgré lui, avec son inédite démission, il a effectué un geste révolutionnaire, qui a bouleversé les équilibres millénaires de l’Eglise.
Un geste qui a certainement ouvert la voie à un changement structurel dans la nature et la durée des pontificats à venir. Son successeur, le souverain pontife François, vient, en effet, de révéler avoir rédigé, il y a plusieurs années déjà, une lettre de démission pour le cas où des soucis de santé l’empêcheraient de remplir convenablement ses fonctions.
Elu presque malgré sa volonté
« Les raisons derrière sa bouleversante démission restent un grand mystère. Je n’ai jamais pu appréhender complètement la vérité de ce geste. Au moment de son renoncement, Benoit XVI a expliqué qu’il quittait ses fonctions à cause de son état de santé défaillant mais, presque dix ans après cette prise de décision, il était encore bien vivant… », avoue le vaticaniste Marco Tosatti.
Or, l’annonce de la fin prématurée de sa mission à la tête du Saint-Siège se cachait peut-être déjà dans ses premiers pas en tant que successeur de Pierre. « Priez pour moi, afin que je ne me dérobe pas, par peur, devant les loups », avait-il lancé, lors de son homélie du 24 avril 2005, à l’occasion de la messe inaugurale de son pontificat, en évoquant l’existence d’un ineffable danger le guettant, ainsi que la possibilité d’un désistement à venir.
« Cet ancien préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi avait de nombreux ennemis au sein du Vatican. Et il s’est sans doute senti abandonné, peut-être même trahi, par une partie des siens. Il faut aussi ajouter que Ratzinger était un pontife réticent, élu presque malgré sa volonté, qui a vécu sa mission, dès le premier jour, essentiellement comme un devoir ardu à accomplir », ajoute Marco Tosatti.
Un brillant théologien
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Un pape intellectuel et un brillant théologien, donc, mais aussi un homme timide, dépourvu du talent oratoire qui avait aidé nombre de ses prédécesseurs, et de la vigueur nécessaire pour faire face durablement à une Eglise rongée de l’intérieur. Dès le début de son pontificat, il est, en effet, visiblement « abattu » et choqué par le degré de corruption, les scandales et les malversations financières gangrenant une partie de la Curie romaine. Un écœurement, un sentiment d’impuissance, une fatigue psychique qui le poussent finalement à renoncer à ses fonctions. « Le siège de Rome, le siège de saint Pierre sera vacant », déclare-t-il, en février 2013, devant des prélats incrédules qui croient initialement avoir mal compris les propos du pape. Le soir même, des pluies diluviennes inondent la ville de Rome et un éclair, tel un message divin, frappe la basilique Saint-Pierre. Avec sa démission, disparaissent aussi de l’avant-scène vaticane de nombreux hauts représentants de la Curie romaine impliqués dans les scandales qu’il avait secrètement dénoncés : une ultime punition, voire la raison secrète de sa décision.
« Tout au long de son pontificat, il a silencieusement travaillé afin de ‘nettoyer’ l’Eglise, en éloignant des centres du pouvoir toute une série d’individus certainement peu honnêtes et respectables », explique Marco Tosatti, avant de révéler : « Les résultats de son inlassable action contre le mal sont parfois peu connus du grand public. Or, grâce au pontificat de Benoît, environ 90 évêques et plus de 400 prêtres ont été invités à présenter leur démission, en raison des malversations financières ou des crimes sexuels qu’on leur reprochait, et ils ont finalement tous été éloignés… »
Une vraie complicité avec le pape François
Sa longévité, malgré une présence toujours douce et discrète, avait nourri la légende d’une église bicéphale, de la présence explosive de « deux pontifes régnants » ainsi que de deux visions théologiques antagonistes au sommet du Vatican. Une interprétation profondément inexacte de la réalité. Benoît et François, malgré des personnalités et des visions parfois diamétralement différentes, ont toujours été liés par une vraie complicité et un grand respect réciproque. « Il s’agit d’un saint, d’un homme dont l’élan spirituel est profond. Je lui rends souvent visite et je suis toujours réconforté par son regard transparent. Il vit dans un état de contemplation. J’admire sa lucidité. C’est un grand homme ! », avait déclaré à la presse le pontife souverain en évoquant son prédécesseur alors que ce dernier était encore en vie.
« François est la conséquence logique de la démission de Benoît. Les deux pontifes étaient, en effet, liés par un rapport extrêmement étroit de cause à effet, ils vivaient une relation de vraie continuité et de contiguïté affective, de confiance réciproque, une connexion absolue. Sans compter que Benoît a toujours affiché une obéissance totale à l’égard du pontife souverain », nous explique Vittorio V. Alberti, philosophe et ancien coordinateur du Groupe de travail du Vatican sur les mafias et la corruption.
Les deux hommes ont ainsi eu, tous deux, le courage de condamner ouvertement les abus sexuels sur mineurs commis par des membres du clergé à travers le monde. « Nous devons établir la vérité sur ces événements passés, adopter toutes les mesures nécessaires afin que cela ne se reproduise plus jamais, s’assurer que la justice soit rendue, et apporter notre soutien aux victimes de ces crimes ignobles », avait déclaré Benoît pendant son pontificat. « Il s’agit d’un chemin de justice que nous sommes en train de parcourir avec courage… l’Eglise veut faire la lumière sur tout », lui avait fait écho, quelques années après, François.
« Une intelligence hors du commun »
Une vigueur et une rigueur morales dont l’archevêque allemand, Georg Gänswein, secrétaire personnel de Benoît et l’un de ses collaborateurs les plus proches, a souvent évoquées avec une indéniable admiration. « La Vérité a toujours été la thématique maîtresse de la vie de Benoît », avait-il récemment avoué à la presse. L’ancien pape émérite était, en effet, un homme habité par une indéfectible honnêteté intellectuelle mais aussi « un être profondément bon », toujours attentif aux peurs et aux drames personnels de ceux qui l’entouraient.
« C’était un homme affichant une exceptionnelle amabilité et une intelligence hors du commun, doté de la rare capacité d’expliquer de façon simple, avec très peu de mots, des questions extrêmement complexes », ajoute Marco Tosatti.
Or, celui qui, dans les rares moments de loisir qu’il s’accordait, aimait s’asseoir au piano, écouter de la musique classique, ou s’entourer de ses chats bien aimés, était, avant tout, un vigoureux défenseur de la foi chrétienne catholique. Et il restera dans la mémoire des fidèles surtout en raison de sa puissante pensée théologique et de ses croisades contre toute forme de relativisme, mysticisme religieux, syncrétisme confus, libertinisme ou d’individualisme radical.
« Il ne faut pas se laisser entraîner à tout vent de doctrine, ce qui semble être l’unique attitude à la hauteur de l’époque actuelle… mais être, au contraire, habités par une foi limpide », avait-il conseillé au cours de son pontificat, avec toute la douceur tenace qui lui était propre.
